À Kakimbo, un quartier de Conakry, des maraîchères transforment chaque année des berges envahies par les déchets plastiques en terres fertiles. Une initiative locale qui permet aux femmes d’avoir une activité génératrice de revenus en même temps qu’elles préservent l’environnement.
Située en plein cœur de la commune de Ratoma à Conakry, la rivière de Kakimbo subit un afflux de déchets plastiques de sources diverses. Il est 16 heures, ce mercredi 22 avril 2026. Sous un soleil déclinant, des tas d’ordures visibles toisent des maraîchers qui entretiennent ou récoltent leurs cultures.
Sachets plastiques, bouteilles de boissons, morceaux de sacs ou autres objets en plastiques, des tissus éparpillés çà et là grossissent les tas d’ordures.
Cette scène n’est pas isolée. Elle illustre la multiplication des dépotoirs sauvages où s’entassent les déchets plastiques dans la capitale.
En Guinée, la gestion des déchets constitue un défi environnemental majeur. Dans un sondage réalisé en 2024 par Afro Barometer, «82% des répondants disent que les sacs en plastique constituent une source majeure de pollution en Guinée.»
Malgré les mesures d’interdiction des plastiques à usage unique annoncées par les autorités du pays, la Guinée reste envahie par ces déchets. Selon la Ministre de l’Environnement et du Développement Durable, Djami Diallo, les importations de plastique ont triplé en vingt ans et le pays génère près de 𝟱𝟴𝟬 𝟬𝟬𝟬 𝘁𝗼𝗻𝗻𝗲𝘀 de déchets par an, avec de lourdes conséquences sur l’environnement, la santé et l’économie.
Les populations de Kakimbo témoignent des conséquences de cet afflux de déchets plastiques. « Quand les ordures s’entassent pendant l’hivernage, elles peuvent bloquer le pont. L’eau déborde et envahit parfois les maisons », apprend Daniel Koundouno, habitant du quartier.
Des femmes redonnent vie aux berges envahies de déchets plastiques

Depuis plusieurs années, des femmes refusent de laisser les berges de la rivière Kakimbo à la merci des déchets plastiques. Mères de famille, célibataires ou veuves exploitent ces espaces pour subvenir aux besoins quotidiens de leurs foyers, et empêchent par la même occasion des déchets de s’accumuler année après année à la suite des pluies diluviennes.
Au bord de cette vallée qui traverse la forêt classée de Kakimbo, l’une des aires protégées de Conakry, ces femmes transforment cet environnement menacé en source de vie.
« Tous les déchets qui quittent en amont viennent se stocker ici. Pendant la saison sèche, nous vivons sur ces terres. Les ordures nous en privent », affirme Mariam Bangoura, maraîchère depuis de nombreuses années sur ce site à Kakimbo.
Des parcelles de choux, de gombos, de carottes, de maniocs, de piments, s’étendent à perte de vue, soigneusement entretenues par des maraîchères infatigables.
Munies d’arrosoirs et de houes, des pelles et pioches, elles travaillent chaque jour pour produire des légumes destinés aux marchés locaux et contribuer à l’approvisionnement de la ville.
Ce travail dépasse la simple survie économique. Il devient une action régulière d’assainissement, portée par des femmes qui n’ont d’autre choix que de préserver leur environnement pour continuer à produire.
Un apport reconnu par l’autorité communale : «ces dames qui pratiquent des cultures maraîchères le long de ce cours d’eau nous aident un peu selon leurs propres moyens. Elles nous aident à freiner un peu l’envahissement de ce cours d’eau par des déchets.» a confirmé Aboubacar Camara, Directeur communal de l’environnement de Ratoma.
Des récoltes qui font vivre des familles entières
Les retombées sont immédiates. Une récolte peut générer jusqu’à 100 000 GNF (environ 11 dollars américain) par maraîchère. Un revenu indispensable pour de nombreuses familles. «Depuis ma naissance j’ai trouvé mes parents travailler ici après eux ça sera à moi de cultiver le potager» a témoigné Makhissa Camara venu récolter les feuilles de manioc pour sa maman.
Un vendeur de légumes qui s’approvisionne auprès des femmes maraîchères pour les revendre au marché de Taouyah affirme : « L’école de mes enfants, leur nourriture, le loyer, tout vient de ce travail.»
Au-delà de l’aspect économique, l’impact est aussi environnemental : le nettoyage des berges contribue à réduire les risques d’inondation et à améliorer le cadre de vie du quartier.
« Si nous ne nettoyons pas pendant deux ou trois ans, personne ne pourrait accéder à ce site », dit Mariam Bangoura.
Selon Alseny Camara, un vieil homme venu surpléer sa femme empêchée, jusqu’à cinq camions de déchets peuvent être évacués sur l’ensemble du site chaque année. Une fois les berges nettoyées, les femmes reprennent le travail agricole : labourent, sèment et entretiennent des cultures vivrières.
« Leur travail contribue directement à l’assainissement de la zone », témoigne, Daniel Koundouno, cet habitant admiratif du travail de ces femmes.
Une solution efficace mais fragile

Sur le site d’une superficie d’environ 2 hectares, chaque femme a sa portion de terre à entretenir. Les maraîchères font appel à des travailleurs journaliers, rémunérés selon la quantité de déchets à dégager. « Nous payons des équipes entre 50 000 et 100 000 GNF (entre 5 et 11 dollars américain), selon le travail. Nous n’avons pas le choix, car nous dépendons de ces terres », précise Mariam Bangoura.
Malgré l’impact perceptible, l’initiative reste fragile. En l’absence de système de collecte adapté, une partie des déchets ramassés est brûlée sur place.
«Quand les plastiques sont brûlés, l’air devient irrespirable.», reproche Daniel Koundouno tout en estimant qu’elles n’ont pas d’autres solutions.
Un tas d’immondices aux abords des potagers du Kakimbo

Les maraîchères manquent également d’équipements essentiels notamment les pompes d’irrigation, d’engrais organiques, d’outils de travail et de matériels de protection.
En absence de mesures concrètes pour mettre fin aux dépotoirs sauvages, le travail se révèle également sisyphe pour les dames qui doivent reprendre la bataille contre les déchets plastiques chaque saison.
En dehors des pluies diluviennes qui charrient les déchets vers le site situé dans un versant, les riverains compliquent la tâche avec des déchets régulièrement jetés dans la nature.
Fatoumata Camara, une riveraine, dénonce un incivisme persistant : « Nous avons fait assez d’efforts pour empêcher les gens de jeter les ordures ici mais impossible. Parfois c’est la nuit, ils le font au moment où nous sommes couchés. Nous avons porté plainte auprès du chef du quartier mais, rien n’a changé. Nous avons besoin d’aide face à ce fléau. »
Article Rédigé par Mamadou Kindy Bah, Mansa Moussa Mara, Boèboè Béavogui et Idiatou Souaré
Edité par Olivier Riboui et Sally Bilaly Sow
Ce reportage a été réalisé dans le cadre du Projet Afri’Kibaaru 2 mis en œuvre par CFI, avec l’appui financier de l’AFD.

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